On nous dit souvent que notre société "ne soutient pas les jeunes parents".
Mais cette formulation est trop douce. Trop polie.
La vérité, c'est que cette société fait bien pire que de ne pas nous soutenir.
Elle interfère. Elle sabote. Elle nous rend la vie dure tout en prétendant faire le contraire.
Ne pas soutenir, ce serait nous laisser seules. Nous abandonner. Être absentes.
Ça, ce serait ne pas soutenir.
Or, ce n'est pas du tout ce qui se passe dans notre société.
On est omniprésentes dans ta vie. Dans ta grossesse. Dans ton accouchement. Dans ton post-partum.
Mais cette présence n'est pas soutenante. Elle est contraignante. Stressante. Parfois même violente.
Dès le début de ta grossesse, on te sur-médicalise.
Écho à 12 semaines, puis à 22, puis à 32. Prise de sang tous les mois. Contrôle du poids, de la tension, du col. Dépistage du diabète gestationnel, de la toxoplasmose, du streptocoque B.
Je ne dis pas que le suivi médical est inutile. Il sauve des vies.
Mais la manière dont il est fait stresse, infantilise, et crée de l'anxiété là où il devrait rassurer.
On te parle de risques en permanence. Risque de fausse couche. Risque de prématurité. Risque de diabète. Risque de prééclampsie.
Alors que physiologiquement, pour qu'une grossesse se passe bien, il faut de la sérénité, de la confiance, de la détente.
Le stress augmente le cortisol, qui perturbe les hormones de la grossesse et de l'accouchement.
Mais personne ne te le dit.
Tu prépares ton projet de naissance. Tu réfléchis à comment tu veux accoucher. Tu en parles avec ton compagnon. Avec ta sage-femme.
Et puis tu arrives en maternité.
Et là, tu découvres que ton projet de naissance, personne n'a vraiment le temps ni les moyens de le respecter.
Les équipes sont débordées. Les protocoles sont rigides. Les salles de naissance sont surchargées.
On te met la pression dès le jour du terme pour déclencher, alors qu'on sait qu'il y a une marge d'erreur d'environ 2 semaines sur la date de terme.
Et qu'un déclenchement sans indication médicale augmente les risques de césarienne, d'hémorragie, de complications pour le bébé.
Mais on te dit que "c'est pour ta sécurité".
On te dit "l'OMS recommande un allaitement exclusif jusqu'à 6 mois".
On te dit que c'est ce qu'il y a de mieux pour ton bébé.
Et puis, dès la maternité, on sabote ton projet d'allaitement.
On te dit de donner des compléments sans vérifier si c'est vraiment nécessaire.
On te dit que ton bébé ne prend pas assez de poids alors qu'au début c'est tout à fait physiologique.
On te laisse avec des crevasses, des engorgements, sans vraiment t'aider.
Parce que la plupart des professionnel.le.s ne sont pas formé.e.s à l'allaitement maternel.
Et puis on te fait reprendre le travail au bout de 10 semaines (ou 4 mois si tu as de la chance).
Comment es-tu censée maintenir un allaitement exclusif jusqu'à 6 mois si tu reprends le travail à 10 semaines ?

Après l'accouchement, on te laisse sortir de la maternité au bout de 3-4 jours.
On te fait une visite de suivi à J+6 ou J+7. Puis une visite post-natale à 6-8 semaines.
Mais ces visites, c'est pour le bébé. Pas pour toi.
On pèse le bébé. On vérifie sa courbe. Son développement.
Mais toi ? Comment va ta cicatrice si tu as eu une césarienne ? Comment va ton périnée ? Tes douleurs ? Ton sommeil ? Ton moral ?
Personne ne te le demande vraiment.
Si tu as eu une césarienne, c'est encore plus scandaleux : on vient de te faire une chirurgie abdominale majeure, et on te renvoie chez toi sans suivi de la cicatrice, de la douleur, de ta récupération physique, de ton état émotionnel.
Pendant ce temps, tu navigues à vue. Tu t'occupes de ton bébé. Tu gères les nuits hachées. Les doutes. Les pleurs. Les bouleversements hormonaux.
Et si tu oses dire que c'est difficile, on te répond que "c'est normal, c'est comme ça avec un bébé".
Comme si normal voulait dire acceptable.
À 2 mois et demi de grossesse, on te dit "inscris-toi en crèche".
Parce que sinon, tu n'auras pas de place.
Et effectivement, tu n'auras pas de place.
Et tu finis par laisser ton bébé de 10 semaines avec une personne que tu ne connais pas.
Ce n'est pas une critique des professionnel.le.s de la petite enfance. Beaucoup font un travail formidable dans des conditions difficiles.
Mais c'est une réalité factuelle : tu confies ton bébé à quelqu'un que tu viens de rencontrer deux ou trois fois.
Et ce n'est pas normal. Ce n'est pas physiologique.
"Mais si tu veux plus de temps, prends un congé parental !"
Le congé parental, c'est 428€ par mois maximum.
Le RSA pour une personne seule, c'est 635€. Le congé parental est moins bien indemnisé que le RSA.
Comment es-tu censée vivre avec 428€ par mois ?
Ce n'est pas un choix. C'est une injonction déguisée à reprendre le travail.
Tout cela, je l'ai vécu personnellement.
Grossesse angoissante où on m'a fait peur en permanence.
Accouchement où on ne m'a pas écoutée, où on m'a fait des gestes sans mon consentement.
Allaitement saboté dès la maternité avec des conseils inadaptés et contradictoires.
Post-partum où j'ai sombré, où personne n'a vu que j'allais mal, où on m'a dit "c'est normal, ça va passer".
Et sur mon dossier, il est écrit : "a mal vécu son séjour à la maternité".
Comme si c'était de ma faute.
Comme si je n'avais pas supporté quelque chose qui aurait dû être supportable.
Alors que c'est le système qui est insupportable.
Combien de mères j'entends qui ont vécu la même chose ?
Combien me racontent des histoires de violence obstétricale, d'allaitement saboté, de post-partum en enfer, de culpabilité dévorante ?
Vous êtes des milliers.
Et ce n'est pas de votre faute.
Et les pères aussi subissent ce système.
Comme Somsac, père de 3 enfants, qui raconte son parcours dans le dernier épisode de Gardiens de la Naissance.
Il parle de l'impuissance ressentie en maternité. De l'allaitement saboté pour son premier fils. Des deux fausses couches dont personne ne lui a demandé comment il les vivait. Du sentiment d'être spectateur de quelque chose qui le bouleversait.
Et finalement, de l'accouchement à domicile de son troisième enfant, où tout a changé. Où il a enfin pu être pleinement présent.
👉 Écoute cet épisode ici – il est bouleversant et nécessaire.
Non, cette société ne se contente pas de ne pas nous soutenir.
Elle nous rend la vie dure. Elle augmente les tensions, les difficultés, les risques, tout en prétendant faire le contraire.
Et il est temps de le dire.
Il est temps d'arrêter de nous faire croire que c'est nous qui sommes fragiles, inadaptées, pas à la hauteur.
C'est le système qui est défaillant. Pas nous.
Photos : David Veksler / Unsplash, RDNE / Pexels.
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